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Chronique de visionnage

Par NATHALIE RENAUX, publié le mardi 13 janvier 2026 14:58 - Mis à jour le mercredi 14 janvier 2026 12:39
LE DICTATEUR

Dans le cadre de la programmation du dispositif "Lycéens au cinéma" des étudiant·e·s de BTS AV nous livrent cette chronique sur le film de Charlie Chaplin 

Texte rédigé par  Juliette Caillaud, Alix Avril, Noé Combelles et Lily Boudet.     

 

    Chronique du film Le dictateur

     Chaplin né en 1898 à Walworth, devient rapidement une idole du cinéma muet avec sa gestuelle et son humour. Grâce à ce succès, il va co-créer “United Artists”, une société de production, et passe derrière la caméra dès 1919 avec Charlot soldat, The Kid (1921) ou encore La Ruée vers l’or (1925). Dans tous ces films, Chaplin est réalisateur, co-producteur, auteur et acteur avec toujours le même rôle, celui de “Charlot le vagabond”. Ce personnage est aujourd’hui l’un des plus célèbres du cinéma. En 1927, c’est le début du cinéma parlant avec Le Chanteur de jazz mais Chaplin n’aime pas cette nouvelle technologie. C’est presque dix ans après, en 1936, dans Les Temps modernes, qu’on entend pour la première fois sa voix grâce à une chanson française qu’il reprend dans une chanson incompréhensible. On associe pourtant son premier film parlant à son film Le Dictateur (1940), un film dans lequel le dialogue occupe une place centrale. Chaplin réalise ce film dans un contexte politique particulièrement tendu : Adolf Hitler est au pouvoir en Allemagne, le nazisme s’impose en Europe et la Seconde Guerre mondiale a déjà commencé. À cette époque, se moquer d’un chef d’État encore en exercice est un acte extrêmement risqué. Par ce film satirique, Chaplin dénonce le fascisme, le culte de la personnalité et la violence des dictatures, tout en refusant de se laisser intimider par les pressions politiques et économiques. 

    Le Dictateur est également une œuvre majeure dans la carrière de Chaplin. Il s’agit de son premier film entièrement parlant et de son premier scénario totalement dialogué. Chaplin y abandonne définitivement le cinéma muet. Le film est entièrement financé avec son propre argent, ce qui lui permet une grande liberté artistique. Contrairement à ses œuvres précédentes, Chaplin n’incarne pas le personnage traditionnel de Charlot, mais deux rôles opposés : un barbier juif et le dictateur Adenoïde Hynkel, caricature d’Hitler. Cette opposition entre les deux personnages se retrouve notamment dans leurs discours. Dans le premier, Hynkel parle à l’ensemble de son peuple et de ses soldats et une grande partie de ce discours est incompréhensible. Le personnage va imiter des bruits d’animaux, parler en toussant… Une méthode qu’il réutilisera plusieurs fois dans le film afin de se moquer d’Hynkel et des dictateurs grâce à cette caricature. À l’inverse, le barbier, dans ce discours final, parle lentement, avec une véritable force oratoire : c’est un discours qu’on retient grâce à la prestance. On retrouve également des musiques qui accompagnent la narration dans des scènes comiques, comme lorsque le barbier rase un client avec le rythme de la Danse hongroise n°5, ou des scènes oniriques comme quand Hynkel descend de son rideau pour jouer avec un globe sous un air innocent. Cet extrait se termine par l’explosion brutale du globe, tandis que la musique change pour paraître plus mélancolique. Le film est une comédie, et pour accentuer les scènes burlesques, Chaplin va rajouter des petits bruitages sonores, lorsque Hynkel parle et que les micros bougent tout seuls, lorsque les peintres n’arrivent pas à dessiner le dictateur… ces petits ajouts sonores sont très efficaces. 

    L’image aussi est très intéressante. Chaplin utilise le noir et blanc pour accentuer les différences entre les personnages, les lieux et les idées. Il oppose visuellement la cruauté du pouvoir et la douceur des victimes. Cela donne une dimension politique très forte au film. Les scènes avec le dictateur Hynkel présentent souvent des images très soignées et presque théâtrales. On y voit des décors imposants et une gestuelle exagérée. Cela contribue à rendre le dictateur Hynkel ridicule et grotesque. Charlie Chaplin ne cherche pas à montrer le dictateur Hynkel de manière réaliste, mais plutôt à le caricaturer pour le rendre ridicule et à lui enlever son humanité. Le jeu avec le globe terrestre se déroule dans un décor simple, et montre une idée importante : le monde est comme un jouet fragile entre les mains d'un homme qui a trop de pouvoir. Le noir et blanc de Chaplin ne montre pas l’horreur dans toute sa brutalité, mais il construit une image symbolique et compréhensible, pensée avant tout pour dénoncer, alerter et faire réfléchir un public qui n’avait pas encore conscience de l’ampleur des crimes nazis qui étaient en train de se dérouler.

    Chaplin n’en a pas conscience à l’époque, mais les événements qu’il décrit et dénonce vont prendre une toute autre ampleur dans les années suivant la réalisation du film, atteignant des sommets d’horreur et devenant un traumatisme majeur pour les sociétés américaines et européennes modernes. Le Dictateur aborde tous les thèmes de la Seconde Guerre mondiale : il parle de la résistance et de la guerre, mais son principal sujet reste la persécution des juifs, alors même que Chaplin n’avait pas connaissance du génocide en préparation à ce moment-là. Alors que la plupart des œuvres ultérieures se placeront d’un côté ou de l’autre, choisiront entre victimes et bourreaux, Chaplin montre un côté et l’autre, un barbier juif et le dictateur Hynkel. Le Dictateur synthétise les choix faits par les films abordant cette période, d’autant qu’il est le premier film majeur à parler aussi directement de cette période de l’histoire, et pour cause, la guerre avait à peine commencé. Il est également le premier film important à montrer aussi directement la persécution des juifs.

    De notre point de vue contemporain, l’ignorance de Chaplin de l’horreur des camps nazis et de l’extermination des juifs nous éclaire sur la forme du film. Le Dictateur reste une comédie, certes grinçante, et un film de studio : Chaplin montre la réalité de manière hollywoodienne, il ne cherche pas à montrer la difficulté et l’horreur d’être juif sous la dictature nazie. Il ne faut bien sûr pas oublier d’où parlait Chaplin : dans le contexte de l’époque, Le Dictateur était un film courageux, audacieux et radical. Il témoigne d’un refus de se taire et de laisser se dérouler l’inacceptable : il reste encore aujourd’hui une œuvre d’art d’une grande puissance émotionnelle, en même temps qu’il nous renseigne sur la vision des choses que l’on pouvait avoir à cette époque. La satire garde tout son intérêt et sa pertinence.

 

 

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